L’ordre français règne de nouveau sur les bords de la lagune Ebrié

Depuis lundi dernier, l’ordre néocolonial français règne donc sur les bords de la lagune Ebrié. Quarante-sept ans après avoir remis le fantoche président gabonais Léon Mba au pouvoir, et trente-deux ans après avoir renversé le Maréchal Bokassa pour porter au pouvoir le président Ange-Félix Patassé emmené dans les soutes d’un de ses Transall pour proclamer la République en Centrafrique, voilà que la France, par le biais de ses forces spéciales, procède à l’arrestation d’un chef d’Etat africain coupable d’avoir tenu tête au président Nicolas Sarkozy et d’avoir refusé de céder à son oukase. Ce chef d’Etat africain arrêté par les soldats de la force française Licorne qui l’ont ensuite très vite remis à leurs nègres de service des « forces républicaines de Côte d’Ivoire » du président « reconnu par la communauté internationale » Alassane Dramane Ouattara, ce chef d’Etat, donc, arrêté en sous-vêtement, n’est autre que l’Ivoirien Laurent Gbagbo. Depuis qu’il a refusé de reconnaître les résultats du second tour de l’élection présidentielle du 28 novembre dernier et s’est autoproclamé réélu, M. Gbabgo est dans le viseur de la France et des Etats-Unis d’Amérique. La France dont un millier de soldats stationnent au pays des Eléphants depuis 2002 dans le cadre de l’opération « Licorne » censée s’interposer entre rebelles des Forces nouvelles (Fn) et Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (Fanci) du président Laurent Gbagbo. Une force « Licorne » qui s’est transformée depuis quelques jours en « opération Barracuda » pour chasser le président Gbabgo — comme jadis Bokassa » — et installer à sa place Alassane Dramane Ouattara dans le rôle de David Dacko. Prétendant agir avec un mandat de l’Onu, la France a donc bombardé le palais d’un chef d’Etat africain sous le prétexte mensonger d’y détruire des « armes lourdes » mais aussi le siège de la Radio-télévision ivoirienne (où se trouvaient sans doute des armes lourdes !) ! ainsi que des casernes de forces de sécurité favorables à M. Gbagbo. Quelques jours plus tard, prétendant encore que des « armes lourdes » se trouvant dans le palais de M. Gbagbo avaient tiré dans le jardin de la résidence de l’ambassadeur de France pendant que des éléments de Licorne tentaient d’exfiltrer l’ambassadeur du Japon, les hélicoptères français ont encore bombardé le palais de M. Gbagbo. Voyant que la résistance des partisans de ce dernier ne cessait pas, la France a décidé de sortir les grands moyens. Lisez donc à ce propos le récit fait au « Figaro.fr » par Michel, le fils métis du président Gbagbo (qu’il a eu avec une Française !) qui était aux côtés de son père dans le bunker, de cette nuit de terreur : « Les hélicoptères ont tapé toute la nuit. On a reçu au moins 30 bombes. Dimanche vers 11 heures, un incendie a éclaté. C’était petit, on pouvait tenir. Puis les hélicoptères sont revenus ce matin (lundi, Ndlr). Cette fois, le feu a pris dans toute la villa. On a dû sortir du bunker. Dehors, il n’y avait plus de soldats. J’ai pris un de mes vieux tee-shirts pour faire un drapeau blanc et on a attendu qu’ils viennent sans savoir ce qui allait se passer. »

 

Et dire que chez nous, un pauvre type qui mettrait volontairement le feu ne serait-ce qu’à une seule case serait bon pour les assises ! En Côte d’Ivoire, en revanche, les pyromanes ont eu droit aux félicitations et aux hommages appuyés du secrétaire général de l’Onu, M. Ban-Ki Moon. L’Onu qui n’en est pas à sa première turpitude en Afrique puisque ayant joué un rôle pour le moins trouble dans l’arrestation de Patrice Lumumba… qui avait lui aussi été livré aux forces de Joseph Kasavubu, Moïse Tschombé et autres traîtres à la solde de la Belgique. Lesquels l’avaient exécuté quelques heures plus tard.

Pour en revenir à la Côte d’Ivoire, après le bombardement intense du palais présidentiel par leurs hélicoptères jusqu’à ce qu’un gigantesque incendie s’y déclarât, les soldats de « Licorne » ont neutralisé tous les points d’accès du site avant de demander aux « commandants » du président certifié victorieux par l’Onu d’y aller, c’est-à-dire d’arrêter M. Gbagbo, histoire de montrer que ce sont eux-mêmes (les hommes de M. Ouattara bien sûr), tout seuls comme des grands, qui avaient réussi à pénétrer dans le bunker du président déchu. Il ne fallait surtout pas, en effet, que des soldats blancs apparaissent sur les images de télévision, ce qui risquerait d’accentuer le ressentiment des populations africaines ! Mise en scène grossière qui ne trompe que ceux qui veulent bien l’être ! A preuve, les médias français ont dans un premier temps poussé un « cocorico » triomphal annonçant l’arrestation de M. Gbabgbo par les forces spéciales françaises avant, sans doute rappelées à l’ordre, de matraquer toute la journée et la nuit de lundi que ce sont les « forces républicaines » de M. Ouattara qui ont arrêté l’ancien président ivoirien. Le président français, M. Nicolas Sarkozy, pouvait alors téléphoner longuement à son « homologue » — en fait son vassal et son David Dacko ! — pour le féliciter. Et modeste avec ça car, s’il y a des félicitations à adresser, c’est bien à M. Sarkozy qu’elles doivent l’être pour avoir proprement cassé la gueule et corrigé un chef d’Etat africain histoire de faire comprendre à tous ceux qui prétendent que la France est une puissance sur le déclin qu’elle est encore en mesure de botter les fesses à ces Nègres et à ces Arabes, singulièrement à leurs dirigeants !

 

A preuve, la France est la seule puissance occidentale à être engagée actuellement sur deux fronts, en fait deux expéditions, dont l’objectif avoué est de faire tomber deux chefs d’Etat africains. Pour le premier, c’est déjà fait tandis que le « Guide » libyen, M. Mouamar El Kaddafi, lui, résiste encore. Ni les Etats-Unis d’Amérique, première puissance mondiale, ni l’Angleterre, ancienne puissance coloniale en Afrique, ne sont engagés dans deux fronts, concentrant pour le moment leurs interventions en Libye. Et dire que le très exalté Nicolas Sarkozy prétendait dans son fameux discours du Cap que la France ne serait plus jamais le gendarme de l’Afrique ! Un président élu sur, entre autres promesses, celle de changer la politique de son pays en Afrique et de mettre fin à la « Françafrique » et qui, pour le symbole, avait préféré recevoir en premier la Libérienne Ellen-Johnson Sirleaf… avant de se précipiter dans les bras du défunt président Omar Bongo Ondimba, vieux crocodile du marigot « françafricain ».

 

Pour tous les Africains, ce qui s’est passé lundi en Côte d’Ivoire, c’est une honte qui rappelle celle subie par les Irakiens lorsque le président Saddam Hussein avait été sorti d’un trou à rat par les soldats américains qui l’ont ensuite palpé sous toutes les coutures avant de lui faire ouvrir grandement la bouche pour examiner sa dentition ! Concernant la Côte d’Ivoire, on a vu Gbabgo en sous-vêtement et à qui on faisait porter un habit. Des images montrées en boucle des heures durant par les télévisions françaises notamment. La France avait décidément besoin de montrer qu’elle n’a pas encore perdu sa grandeur ! Et qu’en Afrique noire en tout cas, mais aussi chez ces fourbes d’Arabes, elle savait manier la cravache pour chicoter le derrière de leurs dirigeants.

 

Le plus scandaleux c’est que les peuples africains, face à cette insulte qui leur est faite et cette gifle qui leur est infligée, n’ont guère réagi tandis que nos dirigeants se terrent dans leurs palais de peur de subir le sort de leur infortuné ex-collègue Laurent Gbagbo. Mais ce n’est pas la première fois que les chefs d’Etat africains se font humilier puisqu’en 1994, un sous-ministre français de la Coopération, M. Michel Roussin, avait convoqué 14 d’entre eux ici à Dakar pour leur annoncer la dévaluation du franc cfa. Oui, vous avez bien lu, même pas un Premier ministre mais un sous-ministre de la Coopération !

 

Quand donc les peuples africains, en particulier leurs intellectuels, se lèveront-ils pour exiger un peu plus de dignité de la part de leurs anciens colonisateurs qui n’ont encore que mépris pour les Nègres et les Arabes que nous sommes et qui ne nous considérerons jamais ? Ce qu’a fait la France lundi en Côte d’Ivoire, ce n’est pas au Viet-Nam qu’elle aurait osé le faire. Peut-être parce que chez nous, il n’y a pas de cuvette de Dien Bien Phu !

 

Honte à l’Afrique, honte aux Africains que nous sommes. En effet, tandis que tous les autres peuples du monde se libèrent de leurs chaînes et conquièrent leur dignité, nous sommes les seuls à baisser encore servilement la tête devant nos anciens maîtres !

 

Mamadou Oumar NDIAYE

 

Le Témoin N° 1038 –Hebdomadaire Sénégalais (Avril 2011)

 

 

 

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