La démocratie par les armes

Par Roger Gballou

Le président français Nicolas Sarkozy a donné une dimension violente à la Françafrique
Le président français Nicolas Sarkozy a donné une dimension violente à la Françafrique

Le monde « évolue » à pas de géant. En quarante ans à peine, on est passé du droit d’ingérence au droit de tuer et de lever des rébellions en Afrique au nom d’une prétendue démocratie. La démocratie n’est plus le résultat et l’expression de la volonté des peuples à confier la gouvernance de leur destin collectif à l’homme de leur choix par la voie des urnes.

Dorénavant, les puissances occidentales, au nom d’une mission divine de démocratisation des peuples décident quand et qui démocratiser par la force. Ainsi, sous nos yeux ébahis, Nicolas Sarkozy peut faire et défaire les Chefs d’État africains et arabes, menacer les pays souverains sans que cela n’émeuve plus personne. Journaux, télévisions et organisations des droits de l’homme applaudissent désormais devant les prouesses militaires du nouveau justicier des peuples.

Un nouveau système de pensée politique s’est mis en place, de façon diffuse, sans qu’on y ait pris garde. Non, il faut se réveiller, il faut se lever et s’indigner contre cette imposture au nom de l’humanité. Du droit d’ingérence au droit de lever des rébellions et de tuer en Afrique

L’idée du droit d’ingérence a vu le jour à la fin des années 60 dans la crise du Biafra. Plus tard dans les années 80, elle sera théorisée par MM. Mario Bettati et Bernard Kouchner. Le droit d’ingérence vient s’opposer à la neutralité et au principe de non-ingérence dans les affaires des pays observé autrefois dans les relations internationales. Désormais, on défend et on promeut « l'idée que certaines situations sanitaires exceptionnelles peuvent justifier à titre extraordinaire la remise en cause de la souveraineté des États ». On ouvrit ainsi la boite de Pandore. On assista alors à tout sauf au droit et à la morale.

Il suffisait que n’importe qui se lève dans les pays occidentaux et s’octroie un droit d’ingérence dans tel ou tel autre pays africain, et le tour était joué. L’affaire de l’Arche de Zoé constitue à cet effet une parfaite illustration. Un matin d’octobre 2007, une association française tente d’enlever 103 enfants tchadiens pour les emmener en France et les faire adopter par des familles françaises plus dignes et mieux outillées selon elle pour leur assurer une éducation. La justice tchadienne arrête les responsables de cette opération, les traduit en justice et les condamne aux travaux forcés pour «tentative d’enlèvement de mineurs tendant à compromettre leur état civil, faux et usage de faux en écriture publique et grivèlerie». Branlebas en France. Nicolas Sarkozy intervient personnellement auprès de son homologue tchadien et obtient la libération de ses compatriotes à qui il accordera la grâce présidentielle en France un peu plus tard.

Ce droit d’ingérence a été précédé par le droit d’opérer des coups d’État dans les pays africains. Il suffisait pour cela qu’un Chef d’État africain ne fasse plus l’affaire de la France ou de l’ancien colonisateur pour perpétrer un coup d’État. Le temps des Jacques Foccart et des Bob Denard a connu son apogée. Depuis la Guinée de Sékou Touré, le Ghana de Kwamé Nkrumah ou le Congo de Patrice Lumumba jusqu’au Niger de Hamani Diori, tous les États africains ont eu droit à leurs séries de coups d’État ou tentatives de coups d’État pour avoir osé mettre en danger les intérêts politiques, économiques et financiers de la France, de l’Angleterre et/ou des multinationales occidentales.

Mais, avec le temps, les coups d’État sont devenus impropres aux affaires et à la morale. Une certaine classe de bourgeois gentils-hommes et de contestataires invétérés se sont mis à agiter les opinions en Occident. Les Africains et les Arabes s’y sont mis également de façon virulente, au nom d’un patriotisme et d’une démocratie qu’ils osèrent qualifier d’universel. Ces gens-là oubliaient que «l’Afrique et les pays arabes» n’étaient pas mûrs pour le patriotisme et la démocratie. Ces valeurs-là n’ont-elles pas été créées exclusivement pour l’Occident et pour la grande civilisation occidentale ? Qu’à cela ne tienne, il faut contourner le problème et leur servir, à ces peuples-là, la monnaie de leur change. Ils veulent le patriotisme et la démocratie, eh bien, on les servira à volonté, en allant en croisade chez eux, au nom du patriotisme et de la démocratie.

Le droit de lever des rébellions a démarré ainsi en Côte d’Ivoire. Dans ce pays post- Houphouët, l’occasion de trouver des hommes de paille, des faire-valoir et des causes farfelues ne manquaient pas pour dompter ce jeune Président indocile. Il fallait trouver la forme et les leviers à actionner. On fera la désinformation à outrance pour fragiliser et préparer le terrain. Ensuite on actionnera les pays de service et les institutions internationales. Une fois que tout cela a été prêt, on déclencha le coup d’État du 19 septembre 2002. Le coup d’État à-t-il échoué ? Qu’à cela ne tienne, on le transformera en rébellion. L’Afrique de l’ouest veut-elle se saisir du dossier ivoirien et mettre à mal notre plan ? Eh bien, on sabotera le sommet de Lomé et on convoquera en lieu et place Linas-Marcoussis, plus crédible, plus internationalisée avec la caution d’un Kofi Annan à la recherche d’un douillet perchoir.

A Linas-Marcoussis, on mit les rebelles sur le même pied qu’un Président démocratiquement élu, on les adouba, on leur donna la carrure internationale, diplomatique et politique qui leur faisaient défaut. On leur accorda une prime à nul autre pareil pour avoir lever une rébellion. A partir de là, le reste ne fut plus qu’une question de temps. On l’aura à l’usure, sans écorcher sa susceptibilité. On en fera un roi sans règne, on l’endormira progressivement. Est-il attaché à la souveraineté de son pays, à la constitution, aux élections libres et transparentes ? Qu’à cela ne tienne. On lui servira une machine inédite, un tourbillon sans fin pour l’emmener à accepter une élection gagnée d’avance. Une technologie électorale bien rodée suffira à cet effet.

Faire accepter d’aller aux élections sans désarmer les rebelles, avec les Commandants de zone rayonnants ici et là, les Dozos en armes dans chaque coin et recoin, les Préfets et Sous-préfets aux ordres. Une fois tout cela acquis, il ne restera plus qu’à remplir les urnes, à les bourrer au maximum. Ils ont tellement bourré les urnes qu’il y avait plus de suffrages exprimés que d’électeurs. Dans nombre de bureaux de vote, il n’y avait même pas de suffrage pour le candidat indocile, même son représentant dans le bureau de vote avait oublié de voter pour lui. Après quoi, on se dépêcha de proclamer les résultats convenus d’avance, peu importa la forme, les lois et la constitution. Et lorsque la maladresse se fit grossière et que l’indocile commença à sortir ses cartes, on coupa court en actionnant l’ONU, le joker de service. La résolution pondue à cet effet n’est-elle pas adéquate ? Peu importe. On armera les rebelles, on les convoiera dans le Sud de la République dans les véhicules et les avions de l’ONUCI aux frais des contribuables des pays membres, incognito. Après quoi, il ne suffisait plus qu’à pilonner les positions gouvernementales, à les acculer, à bombarder les camps militaires, le palais présidentiel et enfin la résidence du Chef de l’État.

Et devant l’outrecuidance de l’indocile, devant son entêtement, son amour démesuré de patriotisme et de constitution, de le saisir, de le kidnapper comme un vulgaire bandit, de l’exposer, humilié, dévêtu, déchu devant les caméras du monde. Il fallait servir d’exemple aux prétendants à la souveraineté nationale, par soucis de pédagogie, les prévenir de ce qui les attendait s’ils ne voulaient pas rentrer dans les rangs et se mettre au pas. Voilà la question ivoirienne résolue.

Il ne restait plus qu’à ouvrir de nouveaux chantiers. Pourquoi changer une méthode qui a marché si proprement ? Depuis trop longtemps, un autre indocile fatiguait tout le monde. On ira le déloger en Libye. Mais on fera mieux qu’en Côte d’Ivoire. On embarquera tout le monde dans l’affaire. N’est pas que la cause est commune ? Ainsi donc la Libye aussi aura droit à ses bombes françaises, américaines, anglaises avec toute la logistique de l’OTAN, etc.

Le désert a été remué dans tous les sens, les champs pétrolifères attaqués, les civils tués, Tripoli bombardé. Un chaos total, des nuits de déluge de feu, de sang et de terreur. Ce qu’il faut comprendre et retenir, c’est que les grandes causes ne s’embarrassent pas de détails et ne font pas dans la dentelle. Il y aura toujours des dégâts collatéraux, des morts par milliers, mais peu importe, pourvu que l’économie occidentale s’en porte bien.

C’était ainsi autrefois, sous la houlette d’une mission civilisatrice, la France, la Grande-Bretagne et bien d’autres pays esclavagistes se précipitèrent en Afrique. Et les affaires s’en portèrent bien. Pourquoi changer une méthode bien rodée depuis la nuit des temps ?

Nicolas Sarkozy, le nouveau justicier des peuples

Toutes les grandes causes nécessitent de grands hommes pour les porter. Le Général de Gaulle, ce «grand homme» porta la cause de la résistance et de la libération française. Nicolas Sarkozy, «ce grand homme», portera la cause de la démocratisation par les armes des peuples africains et arabes. Il est le justicier des temps modernes. Il faut bien entrer dans l’Histoire, il faut bien savoir laisser un nom et un savoir-faire à la postérité.

Nous connaissons le contexte, une économie mondialisée dans laquelle la France et les économies occidentales sont en perte de vitesse. Désindustrialisation par-ci, financiarisation par-là, crise de l’endettement encore par-là. Pire, une balance commerciale de plus en plus déficitaire, une dépendance énergétique monstrueuse et de plus en plus coûteuse. Bousculée en Europe par la puissante Allemagne et l’Angleterre d’un côté, l’Espagne et l’Italie de l’autre, dominée par les États-Unis et la Chine d’un autre côté, menacée par les autres pays membres des BRICS de l’autre, la France a-t-elle un autre moyen d’exister que de sortir ses muscles ? Il faut maintenir son rang coûte que coûte.

On ira d’abord en terrain connu et conquis par le passé. Il faut garder le pré-carré africain pour pérenniser notre marché, il faut garder les débouchés pour nos productions boudées par ailleurs pour manque de compétitivité. L’Afrique, notre ancienne colonie aux bourses si indispensables. La stratégie est simple, décourager une production industrielle sur place pour obliger les anciennes colonies à importer nos productions nationales, garder une monnaie coloniale indexée sur la monnaie de la métropole pour éviter les yoyos des monnaies et la baisse du pouvoir d’achat local, faute de quoi ils ne pourront pas acheter nos productions. Il faut réserver à notre industrie métropolitaine des matières premières bon marché, garder la main sur l’uranium et le pétrole pour garantir un bien-être à nos concitoyens.

N’est-ce pas que les États n’ont pas d’amis, mais plutôt des intérêts à défendre et à fructifier ?

On commencera par la Côte d’Ivoire, ce petit bout de terre béni des dieux, où cacao, café, or, gaz, pétrole, diamant et bien d’autres matières premières prolifèrent à profusion. Mais ce n’est pas tout de garder nos colonies ou anciennes colonies (c’est du pareil au même). N’est-ce pas que quiconque n’avance pas recule ? Il faut conquérir de nouvelles terres. On ira en Libye, une aubaine historique avec le silence radio observé pendant nos bombardements en Côte d’Ivoire. Ce n’est pas tout. La Syrie, l’Iran et bien d’autres pays candidats restent à conquérir. Et Zorro arriva, convaincu du bien-fondé de la lutte pour la suprématie économique, financière et commerciale de la France et de l’Occident. On leur servira la démocratie comme prétexte pour avancer. Quand ils se réveilleront, on sera déjà bien loin avec leurs richesses.

Le devoir d’indignation et d’humanité

L’indignation est un «sentiment de colère et de révolte suscité par tout ce qui peut provoquer la réprobation et porter plus ou moins atteinte à la dignité de l'homme.» De ce point de vue, c’est un sentiment qui est caractéristique à l’être humain.

C’est en effet l’homme et l’homme seul qui a la notion de dignité humaine. C’est lui seul qui sait quelles sont les valeurs morales qu’il faut promouvoir pour vivre ensemble ou quelles sont les punitions acceptables pour la conscience humaine susceptible d’être tolérées à l’encontre de l’homme. En effet, de par la conscience des choses, notamment du bien et du mal dont Dieu a dotées l’homme, nous sommes individuellement et collectivement gardiens de la préservation de l’intégrité de l’humanité, de la dignité humaine.

Mais qu’est-ce que c’est que la dignité humaine?

Pour le philosophe Paul Ricoeur, la dignité humaine renvoie à l’idée que «quelque chose est due à l'être humain du fait qu'il est humain». Autrement dit, en tant qu’être humain, tout homme a droit à être respecté dans son intégrité physique et morale, et cela de façon inconditionnelle, quel que soit son sexe, sa race, sa religion, etc. Mais cette conception n’a pas été toujours partagée.

Pour certaines personnes, la notion de dignité résulte d’un phénomène social, d’une charge ou d’un office que l’on occupe. Ce sens classique de la notion de dignité est inégalitaire. Il dénote d’une distinction octroyée à un homme et s’oppose ainsi aux valeurs démocratiques. Pour le philosophe Kant, la dignité «est accordée à tout homme en tant qu’être raisonnable», ce qui soulève encore d’autres questions tout aussi inconcevables. Le sens de la dignité humaine est définitivement tranché avec la promotion des valeurs démocratiques, notamment en droit international et en droit français.

En droit international par exemple, la « Déclaration universelle des droits de l’homme» (1948) considère dans son préambule «que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde». En son article premier, elle dispose par ailleurs que «tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits». Le Conseil Constitutionnel français considère dans sa décision de 1994 que la dignité fait intégralement partie des «droits de la personnalité». Le Conseil d’État a, quant à lui, rendu un arrêt célèbre le 27 octobre 1995 ainsi libellé : «Considérant que l'attraction de "lancer de nain" consistant à faire lancer un nain par des spectateurs conduit à utiliser comme un projectile une personne affectée d'un handicap physique et présentée comme telle ; que, par son objet même, une telle attraction porte atteinte à la dignité de la personne humaine ; que l'autorité investie du pouvoir de police municipale pouvait, dès lors, l'interdire même en l'absence de circonstances locales particulières et alors même que des mesures de protection avaient été prises pour assurer la sécurité de la personne en cause et que celle-ci se prêtait librement à cette exhibition, contre rémunération ».

On le voit bien, malgré quelques égarements, le sens donné à la notion de dignité humaine a été définitivement réglé avec les valeurs démocratiques et le droit de façon générale, venant ainsi conforter l’idée multiséculaire communément admise et selon laquelle «l’homme est créé à l’image de Dieu», et bénéficie de ce fait d’une qualité intrinsèque inaliénable qui est attachée à son essence même d’homme.

De façon plus prosaïque, c’est ce droit à la dignité de l’homme qui a mobilisé et qui mobilise encore de nos jours l’humanité contre la traite négrière, l’esclavage, la colonisation, la Shoah, et que sais-je encore ?

Alors que s’est-il passé dans la rébellion et les bombardements français à Abidjan et à Tripoli ?

En France, les intellectuels visibles se sont tous rangés du côté de la France pour aller «démocratiser» par les rébellions et les bombes la Côte d’Ivoire et la Libye. Le philosophe Bernard-Henry Levi a accompagné bruyamment Nicolas Sarkozy et David Cameron à Benghazi le 15 septembre dernier pour y célébrer les tueries de l’armée françaises et de l’Otan. Pendant que les peuples ivoiriens et libyens se terraient sous les bombes des pays occidentaux, les Français et les Occidentaux se la coulaient douce.

Aucune voix ne s’est élevée pour s’indigner contre cette imposture. Au contraire, tous ont applaudi, comme si la dignité humaine était désormais à double vitesse. On s’indigne contre le «lancer de nains» à Morsang-sur-Orge, mais on applaudit volontiers que des bombes françaises tuent à Abidjan et à Tripoli au nom de la grandeur de la France et de ses intérêts économiques.

Non, l’humanité mérite mieux que cela. L’humanité ne peut se contenter d’une telle duplicité. La conscience humaine ne peut souffrir plus longtemps une telle collaboration avec les forces du mal, un tel encouragement à considérer que la dignité humaine cesse dès lors que les intérêts économiques des pays occidentaux sont en jeux. La vie d’un noir d’Afrique et d’un arabe ne vaut-elle pas autant que celle d’un Français de France ou d’un Occidental ?

Non, nous valons mieux. Nous nous devons, en tant qu’être humain de nous indigner au nom du droit à la dignité humaine. Nous nous devons de protester contre la «démocratisation» par armes au nom de la dignité humaine.

 

1. Paul Ricoeur, in J.-F. de Raymond, Les Enjeux des droits de l’homme, Paris, Larousse, 1988, p.236-237

2. Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, 1788

 

LE NOUVEAU COURRIER N°330 Du vendredi 30 septembre 2011

 

 

LE NOUVEAU COURRIER N°330 Du vendredi 30 septembre 2011

 

 

Visiteurs: