Le Noveau Courrier No 387, vendredi 09 décembre 2011

Paris, c’est toi que nous accusons !

Par Bernard B. Dadié Ancien prisonnier

A nos morts


18 Juin 40 ʺNotre patrie est en péril de mort. Luttons pour la sauverʺ

Vive la France.

Les femmes marchent sur Versailles. Les hommes prennent la Bastille. Liberté. Egalité. Fraternité ʺDieu offre l’Afrique à l’Europe. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez la non pour le canon, mais pour la fraternité… et que sur cette terre l’esprit divin s’affirme par la paix, et l’esprit humain par la liberté" écrivait Victor Hugo. En 1879. Mais voilà que le canon s’est partout imposé, chassant même du ciel, les oiseaux.

Des siècles se sont écoulés et le canon toujours règne en Afrique. Il ne cesse de nous appliquer sa Justice, la désolation, la mort.

Des villages deviennent des cimetières que visitent des touristes. Oui "civilisation, combien de crimes…ʺ Pourraiton sortir du temps de la traite et des guerres de conquête ? 2011 et les canons nous imposent le droit de Paris les caprices de Paris. Des siècles de misère, hors d’Afrique et en Afrique, certes avec la complicité. Les trente derniers de certains africains.

Evidemment les propos des Noirs qui ne sont pas à tes ordres n’ont aucune valeur. Nous le savons. Hors du sérail, il ne s’agit que de gibier à abattre sur ordre ou par habitude.

On nous a déclaré que Paris est le meilleur colonisateur. Depuis notre rencontre combien de Noirs as-tu arrêtés, emprisonnés, condamnés, tués ? Depuis la belle mission de nous civiliser, est-on passé à celle de nous détruire?

Dire cela, ce n’est pas être contre la France, mais rappeler Paris, à ses devoirs et à ses promesses de vie meilleure pour tous les hommes. Du temps des rois, en 1687, les Pères Gonzalez et Loyer débarquent à Assinie et repartent en toute amitié avec Aniaba et Banga, acte qui sera répété en certains endroits après des traités de protectorat signés par des rois illettrés. La couleur noire n’effrayait personne. Puis vint Paris et ses hommes d’affaires, déchaînés, navigateurs, planteurs, colons, qui transportèrent des Nègres hors d’Afrique. Fatigués d’affronter les colères de l’océan, ils se partagèrent le continent pour éviter des guerres stupides, entre eux. Paris auquel nous échûmes nous parla de démocratie et de fraternité. Nous pensions : ʺpour tous". Mais hélas, la chicotte prit le pas, le travail forcé et le service militaire pour veiller sur tout ce qu’on emportait de chez nous. A la conquête il y eut des amis et des adversaires, ces derniers, exilés, pendus ; des familles et des villages divisés ; d’autre ne connurent plus jamais la paix. Les gardes de cercle frappaient les uns et les autres. Avec la même vigueur et la même joie. C’était aussi le temps du règne des interprètes à deux bouches et des prisons sans jugement. L’indigénat. Les hamacaires portaient le Blanc dans ses déplacements et on se battait pour porter le Maître tout comme pour le servir. N’était-il le modèle ? Vint la guerre de 1914-1918 dans laquelle des Noirs se battirent en terre d’Europe contre des Blancs qu’on dit "haïr les Noirsʺ.

Ils y allaient de tout leur coeur et mourraient de joie pour avoir défendu la cause des leurs et celle du maître Blanc qui nous fait défiler sur les Champs Elysées, sur la magnifique place de l’Etoile. Même si l’on a faim au village avec la modicité des pensions, le bruit des décorations nous saoule et on oublie tout. Ah ! Manière de Blanc. Plus fort que le Diable, chéchia rouge, ceinture rouge, pour souligner la couleur noire. Avez-vous assisté à un défilé sur les champs Elysées?

La plus belle place des Réconciliations sous le regard vigilant du Soldat Inconnu, victime innocente des erreurs des hommes.

L’Italie, un matin se souvint de la défaite que l’Ethiopie lui avait fait subir. Des Noirs contre des Blancs. Ne dormant plus, elle lui déclara la guerre. Membres de la Société des Nations, la grande Organisation prit le parti de l’Italie. La couleur l’emporta sur la Justice, le Droit perdit son droit. L’évolution a conduit à l’Organisation des Nations Unies et nous nous demandons si les grandes puissances n’auraient pas tendance, un jour à prendre les petites Nations pour des simples figurantes, voire des bouquets de fleurs pour décorer la salle de conférence.

Lassés de subir les caprices des responsables, les Italiens, saisiront le Duce, leur guide et le pendront par les pieds, comme Cola Di Rienzo autrefois. Le peuple qu’on entend mener par le nez n’est-il pas toujours le vrai maître ?

 

L’Espagne entra dans la danse.

En marche on eut l’Anschluss, Ultime appel de Chamberlain, à Hitler, message du Président Roosevelt, discours d’Hitler, déclaration officielle du gouvernement français, arrivée à Moscou de la mission franco-britannique, lettre de Daladier à Hitler, Ouf ! Et le 1er Septembre, la guerre éclata par l’invasion de la Pologne. Mais l’attitude qu’un Etat européen n’a jamais eue envers un autre Etat européen, nous l’avons vu en Afrique. Béatrice……. Toussaint……… Lumumba, Um Nyobé…….. Moumié….. Gbagbo, ce Président dont le palais a été bombardé et lui-même saisi et emporté. Que de réunions et de voyages depuis une certaine élection. Linas-Marcoussis, Paris, ne lui avaient-il pas déjà signifié son congé ? Certes un président d’un peuple déclaré indépendant après des années de colonisation, et membre des Nations Unis, suite de la Société des Nations.

L’invasion de la Pologne et le respect des accords entre Européens avaient conduit à la guerre. A l’appel, les Noirs se bousculent pour être au front à l’heure où se multipliaient à Paris les affectations spéciales. Un ami me disait : « mon père a fait la guerre 1914-1918, je pars au front pour affronter les germains ». La mère patrie appelait ses enfants pour sa défense et les Noirs accouraient.

Daladier disait : « si les peuples s’abandonnaient, s’ils laissaient triompher l’injustice, ils ne tarderaient pas à connaître la plus dure épreuve de l’histoire. Pour nous Français, notre détermination est prise, nous combattrons sans trêve, ni répit contre cette effroyable tyrannie pour le salut de la France, pour le salut de toute les valeurs morales qui élève l’homme au dessus de la brute ». Les troupes coloniales accourent de partout pour le combat contre l’injustice.

Et ce fut le 10 Juin 1940 qui à Dakar fit pleurer des femmes et implorer Dieu par des hommes : « Sauvez Paris ». " La France a perdu une bataille mais la France n’a pas perdu la guerre ʺ. Des pirogues remplies d’hommes rejoignent De Gaulle par la Gambie, le Ghana et ailleurs. Le gouvernement de Vichy tue les résistants et en remplit les prisons. La Légion monte la garde. Prisonniers blancs et noirs travaillent en Germanie. La révolution Nationale avance, le marché noir aussi et la résistance s’étant. Les combattants de l’ombre. "Sortez de la paille, les fusils, la mitraille, les grenades…Dans la nuit la liberté nous écoute" Souscription pour la Défense de l’Empire, Secours national, Bons d’armement. Le Noir participe à toutes les cotisations. Un honneur, aider la France à tenir. "2200 avions ʺ bombardent Munich. ʺ La résistance est le caractère fondamental du peuple français" (De Gaulle). ʺAmi, entends-tu les cris sourds du pays, qu’on enchaine". Ohé partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme ! À Assinie, un raz de marée emporte le quartier administratif pour nous parler de rapport cordial entre les hommes, et balayer l’ancien régime, ʺSifflez compagnons, dans la nuit la liberté, nous écoute !". "La libération nationale ne peut-être séparé de l’insurrection nationaleʺ (De Gaulle) ʺParis ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libère" Et les prisonniers rentrent chez eux. A Dakar, à l’accueil, aux bruits des tams-tams, ils disent "c’est notre argent que nous voulonsʺ Ainsi nait la tragédie de Thiaroye. Mourir au front et venir mourir au village. Après la prison en Allemagne, la prison parisienne. Ce jour là, le ciel se couvrit et versa des larmes lorsque dans le grand silence ces colonnes prirent la voie la Liberté pour rejoindre la prison ou 6ème RAC.

En arriver là pour une question d’argent, de gros sous justement réclamés. Paris, est-ce ça ta Justice ? Mais qui provoque les coups d’Etat en Afrique ? Quelle mission a-t-on donnée à tous ces mercenaires qui parcourent l’Afrique?

 

ʺL’Afrique noire est mal partie", Non, elle est encore enfermée dans les soutes des bateaux négriers et des flibustiers, et la chasse aux nègres conscients est encore le jeu favori des corsaires qui jettent les bombes sur nos têtes de Noirs "Aucun Etat ne doit chercher à conduire son destin sans en référer à la communauté internationale" a déclaré le Président Chirac. A quelle communauté, Paris s’est-il référé ? Nous avons eu les Alaouites, des villages détruits, des morts, des prisonniers femmes, hommes, parce que nous avons parlé de liberté à l’heure où les colons ont décrété qu’il ne pouvait y avoir de liberté hors de leur bloc, des Journaux dont "Climatsʺ nous accusaient de recevoir des armes de Russie. Par quelle voie ? Des mensonges dans lesquels nous vivons encore. ʺ200, à 300 pistolets mitrailleurs distribués", ʺla situation ne peut s’arranger qu’avec 10.000 morts", ʺvous allez là-bas pour supprimer le RDA". Ils s’étaient alliés avec un démon contre un autre et nous reprochaient nos pseudo rencontres avec des députés soviétiques. Des Russes qui avaient été leurs compagnons de guerre, Leningrad, Moscou assiégés et des modèles de la résistance. ʺ En appelant le peuple russe à la lutte armée et en décidant de la stratégie de la terre brulée", les soviétiques étaient un mauvais exemple pour un peuple colonisé qui veut se libérer. Ecole des fils de chefs, Elima, d’autres écoles, institutions pour former des abrutis et non des hommes conscients de ce qui se passe autour d’eux. Et certains parlent de droit, de dignité de l’homme noir frère de l’homme blanc. Dans le calme relatif retrouvé, nous eûmes la prison d’Assabou et la bataille du Guébié suggérés par tous ces conseillers spéciaux qui n’ont jamais cessé de veiller sur nous. Accra 1, Accra 2, Accra 3, Pretoria 1, Pretoria 2, Abuja, Lomé, Ouaga, ouf ! Des stations sur le long calvaire pour atteindre le Golgoto. Le Palais Présidentiel. Colonnes de chars, rondes d’avions de guerre, les ponts occupés, des convois de soldats en tenue de campagne. Nous avons eu le massacre des jeunes aux mains nues. On ne nous a jamais rapporté que de tels évènements massifs ont eu lieu dans Paris occupé. Bombardement de palais, arrestation du seul coupable : " On n’osa trop approfondir du tigre ou du l’ours, ni des autres puissances, les moins pardonnables offenses ʺ. Le processus sacrificiel est désormais en place.

Les querelles entre partis doivent-elles empêcher l’exercice de la Justice et le respect des hommes et de leurs biens quand ils sont les adversaires du régime en place ? Eglises, prêtres, femmes, dépouillés, battus, vieillards affamés, familles ridiculisées, malades empêchés de se soigner, coups d’Etat fabriqués par ceux-là même qui sur notre continent continuent de sceller le pacte colonial ? La belle leçon que nous donnerait le rapport sur les évènements de Treichville en 1950 si nous savions le lire. La soumission aveugle n’est plus de saison hurle Paris depuis 1789, "Ait confiance Afrique et lève-toiʺ nous dit la Sainteté le Pape. Africains Noirs je vous salue et vous prie de bien suivre les évènements que nous vivons, quel que soit votre parti. Sujet de dissertation et de thèse, ce qui vient de se passer démontre que notre indépendance était bien fictive et illusoire. La preuve est faite que nous sommes la 5ème roue lorsque les intérêts parlent, et, de la chair à canon, lorsqu’une guerre éclate. En 1937, on nous disait qu’officiellement Paris n’abandonnerait pas les colonies. Comment des hommes qualifiés d’assassins ont-ils pu être sommés d’aller défiler sur des Champs Elysées ?

En 1948, beaucoup de camarades qui défendaient les intérêts du pays, étaient poursuivis"… demande d’immunité parlementaire, et peut-on oublier cette Dame, avocat, Me Bataillet qui face au mépris à nous porter s’offrit volontairement pour nous défendre et ces Blancs qui sont toujours avec nous, et que l’on veut faire passer pour des illuminés. Des hommes à protéger ! Peuple désarmé, forces armées désarmées… Sécurité pour qui ? L’avion négrier vient de décoller.

Pendaison du sénateur Biaka Boda à une branche d’arbre à un mètre du sol ʺ21 H 30 j’étais couché. L’administrateur Butel en tête, le révolver au poing, le commissaire, le gendarme, presque toute la force publique d’Agboville, ont pris d’assaut ma maison et ont ordonné de m’arrêter et m’ont frappé et conduit dans la prison. "

Comment nomme-t-on cet excès d’amour qu’on n’a pas cessé de nous être prodigué ? Qui nous en donnera le nom ?

Hitler se suicide dans son bunker en Europe, les peuples retrouvent leur valeur, leur dignité ; les Etats généraux de la colonisation se tiennent pour le statu quo. Les colonies, peuplées d’hommes, pareilles au parisien, après tant de sacrifice veulent la Paix, était-ce un crime ? Paris, libère tous tes nègres ! L’avion qui emporte ce pelé, ce gâteux, d’où nous vient tout le mal, nous obtiendra t-il la guérison commune ?

 

Paris, libère tous tes nègres.

 

 

 

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